Picasso et les Maîtres : l’exposition-miracle

« Picasso et les Maîtres », l’évènement artistique de l’année, qui présente simultanément dans trois musées différents Picasso entouré de ses Maîtres, n’est pas seulement une exposition historique, c’est une exposition « miraculeuse » : Anne Baldassari, directrice du musée Picasso à Paris, qui en rêvait depuis des années et qui a mis trois ans à la réaliser, a trouvé le mot juste pour qualifier l’époustouflante réunion à Paris de quelque 210 chefs-d’oeuvre de Picasso et des peintres qui toute sa vie l’ont inspiré, dont El Greco, Goya, Vélasquez, Rembrandt, Cranach, Poussin, Ingres, Titien, Courbet, Delacroix, Cézanne, Gauguin, Renoir ou Manet.

Ils sont tous réunis au Grand Palais jusqu’au 2 février, tandis qu’au Louvre sont présentées les Variations que lui ont inspirées Les Femmes d’Alger dans leur appartement de Delacroix, et au musée d’Orsay, celles réalisées d’après Le Déjeuner sur l’herbe de Manet.

Le miracle est d’avoir réussi à obtenir d’une soixantaine de musées et collections privées du monde le prêt de ces chefs-d’oeuvre, pour certains jamais encore sortis de leurs lieux d’exposition habituels. Ainsi la très célèbre Maja desnuda de Goya, qui n’avait pas quitté le Prado depuis 1930, n’a été prêtée qu’à condition que le musée d’Orsay permette à l’Olympia de Manet de franchir la Seine pour s’installer au Grand Palais : elles sont là toutes les deux, alors que personne ne les avait jamais vues ensemble, Picasso non plus. A Paris, dans l’ébouriffante salle des « Grands nus » de l’exposition, elles voisinent avec la Vénus se divertissant avec l’amour et la musique du Titien, jamais encore sortie du Prado, la Femme à la source de Rembrandt, l’Odalisque en grisaille d’Ingres, exceptionnellement venue du Metropolitan Museum de New-York, et avec sept Nus couchés et un Nu aux bras levés de Picasso. Picasso qui dira à la mort son ami Henri Matisse en 1954 : « il m’a légué ses odalisques », et qui reviendra sur ce thème, « orientalisé », dans ses variations sur Les Femmes d’Alger dans leur appartement de Delacroix au Louvre.

Pablo Picasso, né en 1881 à Malaga en Andalousie et qui a passé son enfance à La Corogne et son adolescence à Barcelone, avait commencé à dessiner dès son plus jeune âge, puis entamé ses études artistiques d’une manière classiquement académique. Mais très vite son père qu’il adorait, le peintre José Ruiz- Blasco, stupéfait du génie de son fils au point, selon la légende, de lui remettre ses couleurs et ses pinceaux et d’abandonner lui-même la peinture, l’emmène au Prado à Madrid où il découvre les toiles des maîtres de l’école espagnole, Goya, Vélasquez, Zurbaran, qui ne le quitteront plus. De même que El Greco avec lequel il entame en 1899 un dialogue qui se poursuivra toute sa vie, s’identifiant avec lui comme le montre un de ses dessins : Yo, El Greco (Moi, El Greco). Car Picasso aura été sa vie durant hanté par l’Espagne - ce que Marie-Laure Bernadac, chargée de l’art contemporain au musée du Louvre et co-commissaire de l’exposition avec Anne Baldassari, appelle « l’Hispanidad picturale et mentale » de Picasso.

Au Grand Palais l’exposition, présentée dans un parcours thématique et chronologique montrant dans chaque salle l’influence des Maîtres sur Picasso, s’ouvre sur une série d’autoportraits de ceux qui ont formé son Panthéon artistique : Poussin, Rembrandt, Goya, Ingres, Delacroix, Cézanne, Gauguin. Autoportraits aussi de Picasso, dont Yo, Picasso (qui annonce ainsi sa décision à 19 ans d’adopter désormais le nom de sa mère, Maria Picasso Lopez) et un autre où il se représente en gentilhomme du Siècle d’Or à la manière de Vélasquez, avec une perruque. Chaque salle est riche de découvertes, parfois inattendues pour le visiteur. Ainsi à l’étape consacrée à l’utilisation des couleurs (« Indigomanie et peintures noires »), Anna Baldassari rappelle que les violets et les bleus de Manet avaient été les premiers à faire scandale au Salon de 1881. Le bleu de Picasso trouve à ses yeux « le caractère théorique d’une couleur manifeste et la période bleue s’impose à lui comme le moyen de revendiquer son camp, celui de Manet, Renoir, Cézanne et Van Gogh ». Quant aux Peintures noires, comme le Visage à la manière du Greco de Picasso, qu’il vénérait, hanté par ses « têtes magnifiques », elles empruntent leurs couleurs non seulement au Greco mais aussi à Goya et Vélasquez, les collerettes claires se détachant sur la noirceur des fonds.

Picasso toute sa vie a peint des natures mortes, un genre qu’il aimait particulièrement, en héritier des peintres des humbles Bodegones espagnols, Zurbaran ou Melendez. Mais il voulait « peindre les choses vivantes », « aimer les choses et les manger vivantes ». Il admirait Cézanne dont il disait « Quand on regarde les pommes de Cézanne on voit qu’il a peint merveilleusement le poids de l’espace sur cette forme circulaire ». Certaines des natures mortes de Picasso, aux volumes simplifiés et géométrisés, sont les prémices du cubisme. D’autres, en écho aux horreurs de la guerre d’Espagne, deviennent terrifiantes, comme sa dramatique Nature morte au crâne de mouton répondant à une Tête et carrés de mouton de Goya beaucoup plus paisible.

Dans une salle de portraits féminins où Les demoiselles des bords de la Seine de Courbet font face à celles de Picasso, celui-ci, souligne Anne Baldassari, s’affirme comme « le plus iconoclaste des portraitistes du XXème siècle », « un portraitiste de légende divaguant à la poursuite irraisonnée d’un portrait de la peinture que rien n’achève ni n’éteint ».

En cours de parcours on a pu admirer une magnifique série de Variations sur Les Ménines de Vélasquez, ce tableau « admirablement, parfaitement réussi » qui a obsédé Picasso des années durant.et dont il a réalisé entre août et décembre 1957, à Cannes, 44 copies qu’il a offertes au musée Picasso de Barcelone. Les Ménines n’ont pas quitté le Prado mais sept des chefs-d’oeuvre de Picasso, qui s’est particulièrement attaché à la petite infante Margarita-Maria, ont fait le voyage. Présentes aussi à Paris d’autres Variations de Picasso sur L’Enlèvement des Sabines : quatre variations sur les thèmes croisés de l’Enlèvement des Sabines et du Massacre des Innocents interprétés par Poussin et David. Les variations sont différentes selon l’époque où Picasso les a peintes, avec en écho le thème de la guerre, du bourreau et de la victime tels qu’il les avait décrits en 1937 dans Guernica.

De ce monumental travail de Picasso face à ses Maîtres naît, pour les deux Commissaires de l’exposition, l’image d’un « Picasso cannibale », qui pratique un « cannibalisme pictural sans précédent dans l’histoire de l’art », une « déconstruction-reconstruction » des maîtres car il ne déconstruit que pour mieux construire. Il ne copie pas, ne pastiche pas, il détruit et reconstruit l’art du passé - lui qui avait admis en 1935 qu’il « détruisait tout ce qu’il aimait » et déclaré en 1963 : « la peinture est plus forte que moi, elle me fait faire ce qu’elle veut ».

Un demi-siècle après avoir découvert au Louvre, si assidûment fréquenté dès son arrivée à Paris en 1900, les Femmes d’Alger dans leur appartement de Delacroix, qui avait eu la chance de visiter à Alger une maison musulmane et avait été très impressionné par les femmes arabes, Picasso entame une magnifique série de quinze Variations, réalisées entre le 13 décembre 1954 et le 14 février 1955 et accompagnées d’une quantité de dessins préparatoires. Matisse vient de mourir, léguant à Picasso « ses odalisques », et curieusement la nouvelle compagne de Picasso, Jacqueline, l’égérie des vingt dernières années qu’il épousera en 1961 à l’âge de 80 ans, ressemble à la femme au narguilé assise de profil dans le tableau. Elle règne dans plusieurs des Variations d’un érotisme joyeux, où les formes féminines sont tantôt tout en arabesques sensuelles débordant de couleurs (hommage à Matisse), tantôt au contraire anguleuses et géométriques, en grisaille. Picasso les bouscule toutes, change les positions des personnages, renversant sur le dos, les jambes en l’air, la femme assise pour en faire un nu couché comme il les aime. Un Portrait de Jacqueline en costume turc et une Femme nue au bonnet turc ne font pas partie des Variations mais leur éclat ajoute à l’intérêt des sept toiles et des 13 études présentées au Louvre sur le même tableau.

Le déjeuner sur l’herbe de Manet avait dès sa présentation au Salon des Refusés de 1863 fait scandale et provoqué un tollé général dans la presse et le public, choqué par la présence d’une femme nue assise dans les bois entre deux hommes habillés. Mais très vite la toile s’imposa comme une oeuvre fondatrice de la peinture moderne. Pendant de longues années le tableau va hanter Picasso, déjà conquis par Manet, un de ses « Maîtres » qui a toujours été si proche de la peinture espagnole. « Quand je vois Le Déjeuner sur l’herbe » de Manet, écrit-il en 1932, « je me dis des douleurs pour plus tard ». Des « douleurs » surmontées en 1959 lorsque Picasso, installé au château de Vauvenargues dans le sud de la France, décide de « se mettre au vert » et s’empare avec joie du Déjeuner sur l’herbe pour en faire la plus longue série de Variations de sa carrière avec 26 peintures, plus de 140 dessins et de nombreuses linogravures, maquettes, céramiques et même sculptures. L’exposition du musée d’Orsay réunit 14 des 26 Déjeuners sur l’herbe d’après Manet de Picasso ainsi que des dessins, des gravures, et les maquettes préparatoires à un monument installé dans le jardin du musée d’art moderne de Stockholm, où les quatre personnages du tableau, figures en cartons pliés et découpés, ont été coulés en béton par un de ses collaborateurs.

Claudine Canetti

Dernière modification : 30/01/2009

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